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topographie aussi peut se montrer facétieuse. Que fait notre client
du jour ? «Rock star» ET salarié de la RATP. Or la rue
parisienne où il réside porte le nom d'un défunt chanteur lyrique
ténor de l'opéra de Paris. Et son appartement est situé au quatrième
étage d'un immeuble moderne bunkerisé, construit sur un ancien
dépôt de bus. Voici Didier Wampas en son fief : personnage public
popularisé après vingt années d'activité musicale semi-confidentielle
; et, dans la même enveloppe, Didier Chappedelaine, citoyen lambda,
gréviste pas mécontent d'observer «le bordel», qui jure
ses grands dieux vouloir rester en contact avec la vraie vie.
Le chat à nourrir. Les deux fils à accompagner à l'école. Le sèche-linge
à stopper au beau milieu de l'entretien.
Pourtant,
affirmons-le derechef : Mister Wampas, double extraverti de Docteur
Chappedelaine, est une sommité à sa manière, réputée pour ses
disques de «yéyé-punk» ingénu et, surtout, ses concerts
où, par la magie des décibels et des lumières mêlés, l'homme se
transforme en performer inouï. Capable de marcher sur son
public comme le Christ sur le lac de Tibériade. Mais aussi d'enjamber
les balustrades. De changer de costume tel un superhéros de BD.
D'inciter l'assistance en nage à clamer son nom. De chanter (brailler,
vociférer...) chaque chanson comme si l'avenir de l'humanité en
dépendait. De prendre les poses les plus outrées.
La
geste débute au milieu des années 80, alors qu'émerge la scène
dite alternative. Les Wampas se fondent vite dans le paysage,
jubilatoire, frondeur, chaotique. La plupart couleront, ou mueront.
Pas les Wampas, hydre rock, qui, après moult changements de personnel
autour de la figure tutélaire, ne modifieront pas d'un millimètre
leur axe de tir. Vingt ans à faire les cacous et boum, nous voici
au printemps 2003 avec une chanson qui passe partout en radio
: Ouï FM, NRJ, Europe 2, RTL. Un nouvel album, le huitième (après
Chauds, sales et humides, Les Wampas vous aiment, Kiss...),
qui se vend par dizaines de milliers d'exemplaires. Un clip
parfaitement autoparodique qui tourne sur les chaînes musicales.
La vie en rose grâce à un tube titré Manu Chao, dernier
pied de nez en date d'un chanteur-vanneur qui entonne à qui mieux
mieux : «Si j'avais le portefeuille de Manu Chao/Je partirais
en vacances au moins jusqu'au Congo/Si j'avais le compte en banque
de Louise Attaque/Je partirais en vacances au moins jusqu'à Pâques».
Officiellement, le premier n'a pas réagi. Quant aux seconds, ça
les a tant amusés qu'ils font de la figuration dans le clip. Au
même titre que Guillaume Depardieu, Margerin, Patrick Juvet, Jack
Lang, Clotilde Courau, Gilbert Montagné... Tout ce beau linge
formant l'assistance des Wampas qui, sur scène, interprètent leur
chanson en costars blancs, lunettes noires, crête punk, dans un
décor très Fièvre du samedi soir.
Vedettes,
disions-nous. Oui, les Wampas incarnent un certain idéal du rock,
frais et insubmersible, branque et dévastateur, capable de glisser
quelques réflexions (souvent mélancoliques) sous les onomatopées.
Didier Wampas ne dit rien d'autre, lui qui, pour avoir côtoyé
les pointures anglo-saxonnes, tient plus que tout à proroger l'illusion
: «Les Wampas, c'est une espèce de concept qui englobe les
musiciens, mais aussi les techniciens, le public même. Cette notion
d'absolu qui m'habitait quand j'imaginais le rock joué par des
gens purs. Au fil du temps, j'ai compris qu'on était loin de la
réalité, mais cela m'a conforté dans l'idée d'une quête utopique.
Un peu comme le jazz, le rock est devenu une musique abstraite
pour les petits Blancs de classe moyenne. Mais c'est à travers
elle que j'ai trouvé cette raison de vivre que je veux juste continuer
à transmettre. Si bien que, quitte à paraître ridicule, je me
sens un peu dans la peau d'un missionnaire qui n'aurait pas le
droit d'arrêter.»
Des
jouets d'enfants jonchent le sol de l'appartement et une atmosphère
paisible règne sur le jardin intérieur du pâté d'immeubles que
surplombe la terrasse ensoleillée. A peine grisonnant, l'étique
quadragénaire tatoué raconte sans pathos ni forfanterie comment
il est sorti de sa chrysalide à l'adolescence. Avant ? Presque
rien. L'ennui banlieusard d'un titi né de «gentils parents
ouvriers», cocos. Déjà, la tête ailleurs : «Petit, tu rêves
d'être un jour aventurier, ou pilote de chasse. Or, à 15 ans,
il m'a semblé plus facile de devenir chanteur punk que commandant
Cousteau.» Dont acte. Le faire-part de naissance des Wampas
arrive un soir de Fête de la musique à Paris, square Bobillot,
en 1983. «Je crois que, fondamentalement, c'était un peu pareil
qu'aujourd'hui. J'ai dû hurler tout le concert.» Un an plus
tard, Didier Wampas enregistre son premier 45 tours. «Je me
revois dans le train, rentrant chez moi avec le disque dans les
mains, sans doute le plus beau jour de ma vie.»
Parallèlement,
l'apprenti rocker a suivi des études laborieuses qui l'ont traîné
jusqu'à un bac électrotechnique. Lequel débouche sur un poste
à la RATP qu'il occupe toujours et garantit les trois quarts
de ses revenus , employé au service technique. L'alimentation
en électricité haute tension du métro étant gérée par ordinateurs,
il faut sillonner Paris en voiture afin de vérifier que tout fonctionne
et, le cas échéant, réparer. Les trois-huit permettent au travailleur
d'être artiste et vice versa. «En général, je pose mes vacances
pour tourner. Parfois, je bosse le matin et saute dans un TGV
pour jouer le soir. Au pire, je peux prendre des congés sans solde.
Nous donnons une bonne cinquantaine de concerts par an. Là, le
rythme s'accélère, mais je ne veux pas en faire trop, sinon ça
devient une entreprise. Moi, je souhaite continuer peinard, ne
pas risquer la lassitude et faire en sorte que les gens qui ont
payé leur place repartent contents. Or, savoir que je retourne
à la RATP le lendemain me permet de me lâcher encore plus sur
scène, où je me sens dans un état second que je ne saurais pas
bien décrire, tout en parvenant à ne pas perdre les pédales.»
Joignant
le geste à la parole, Didier Wampas gère alors sa frénésie de
rocker avec une rigueur qui confinerait bientôt à l'ascèse. Lui
qui en a vu tant plonger dans l'alcool, la défonce et même le
suicide (Marc Police, feu guitariste du groupe) dit ne plus boire
ni fumer depuis dix ans. Après un concert, c'est une douche et
au lit, dans la mesure où on peut «difficilement avoir envie
de faire la fête quand on vient de tout donner émotionnellement
et physiquement. Et puis, les gens qui ne font que de la musique
pensent vivre dans un univers exceptionnel. Mais le niveau de
discussion dans les loges n'est pas plus élevé qu'à la RATP».
Pour
le reste, Didier Wampas écoute de tout : hier Mike Brant et Claude
François, aujourd'hui du classique. Citoyen de gauche, il se tient
informé de l'actualité, ne se sent pas solidaire des intermittents
du spectacle («le soutien financier nivelle la qualité par
le bas, un art "officialisé" ne peut pas être synonyme de richesse
créative»), mais cautionne les mouvements sociaux. Sans manifester
pour autant : «Les mobilisations de masse me font peur et la
violence me rend malade. C'est l'énergie qui m'a attiré dans le
punk, pas l'aspect destructeur. D'ailleurs, la musique qu'on pratique
n'a jamais porté atteinte à qui que ce soit. A part peut-être
au niveau des oreilles.».
photo
Raphaël Dautigny |